Lâcheté des responsables

Bonjour madame. Suite à l’entretien téléphonique que nous avons eu, je vous envoie comme convenu ce mail pour vous informer des circonstances dans lesquelles j’ai mis un terme à ma carrière d’enseignant. Ce mail est un témoignage. Celui d’un ancien « prof d’EPS », officiellement à la retraite depuis le 1er septembre 2015. Une carrière qui a débuté en 1976, quelque part dans la région parisienne, et qui s’est achevée dans la région bordelaise sur un KO avant la fin du temps réglementaire. En effet, je pensais être présent sur mon lieu de travail le jour où je mettrais fin à mon activité professionnelle… hélas, je n’avais pas imaginé que j’allais être placé officiellement en congé longue durée, les onze derniers mois de ma carrière. Je pense avoir vécu les quinze dernières années en totale rupture avec un système qui devenait pour moi insupportable. Une profession qui, progressivement, est devenue à mes yeux dépourvue de tout intérêt, alors que j’étais un passionné. L’institution avait réussi à me broyer. J’éprouvais, malgré tout, autant de plaisir à enseigner mais je me sentais en total décalage avec les idées fumeuses véhiculées par une « bande d’illuminées » qui gravitaient dans les hautes sphères de notre administration. J’ai choisi de rentrer en résistance en refusant de me plier aux diktats de la pensée unique et en préservant une part de liberté dans mon enseignement (un peu comme cette institutrice qui, dans les années quatre-vingt, refusait d’obéir à son inspection et avait été sanctionnée par sa hiérarchie parce qu’elle continuait d’apprendre à ses élèves la lecture en appliquant la méthode syllabique.) Je suis, dès lors, devenu un prof rebelle, une cible à abattre, parce que je refusais de rentrer dans le moule. Les évènements tragiques de ces derniers mois ont réveillé la colère que j’avais enfouie en moi depuis que je suis à la retraite. En 2011, j’étais encore sur le terrain ; j’ai envie de dire sur le « front » compte tenu du climat de tension dans lequel nous étions obligés, avec quelques collègues, d’exercer notre métier. J’enseignais dans un collège de la banlieue bordelaise, que l’on peut qualifier de « facile », car il est situé dans un secteur privilégié. Toutefois, cet établissement disposait d’une « SGEPA » (Section générale d’enseignement professionnel adapté) regroupant des élèves en grandes difficultés et qui ne peuvent suivre un enseignement général de collège. Malgré le faible effectif par classe (entre douze et seize élèves) enseigner dans ces classes relevait parfois de l’exploit. J’avais affaire, la plupart du temps, à des élèves totalement déstructurés. J’ai, ainsi, été confronté à une situation qui m’a amené à exclure de cours un élève particulièrement dangereux (je vous rappelle qu’il s’agit d’un cours d’EPS). J’ai, en effet, dû recadrer un gamin de quatorze ans qui menaçait de mort un de ses camarades avec une extrême violence et qui a tenu à mon égard des propos absolument intolérables : « Toi, je nique ta race. » J’ai, à travers un rapport circonstancié, signifié à mon administration, compte tenu de la gravité des faits, que je souhaitais que cet élève ne réintègre pas mon cours, car il mettait en danger ses camarades et moi par la même occasion. Le plus insupportable à mes yeux fut de constater la lâcheté et l’irresponsabilité du chef d’établissement et du directeur de la SEGPA, qui ne voulait pas prendre la mesure des évènements et les décisions qui s’imposaient en pareille circonstance. N’obtenant aucun soutien de ma hiérarchie, j’ai donc pris la décision de ne plus accepter cet élève dans mon cours, malgré les injonctions de mon chef d’établissement me demandant de le réintégrer. Cet élève a dû faire l’objet de cinquante-quatre exclusions de cours et vingt-huit rapports disciplinaires avant de passer en conseil de discipline pour être définitivement exclu du collège. Nous apprenions l’année suivante que cet élève était en prison pour vol à l’arraché sur la voie publique. Ce fait divers aurait dû faire l’objet d’un signalement, mais l’incompétence et la lâcheté de certains responsables ont concouru largement à la dégradation de nos conditions de travail dans de plus en plus d’établissements scolaires. Beaucoup d’intellectuels, dont le sociologue Marcel Gauchet, s’étaient élevés pour dénoncer le manque de soutien dont étaient victimes les profs de la part de leur hiérarchie. Je trouve qu’un ouvrage comme L’École de la lâcheté de Thierry Maschino ou Le Pacte immoral de Sophie Coignard prennent toute leur signification aujourd’hui. Je compte sur votre association pour relayer mes propos et dénoncer un phénomène dont on ne parle pas assez (la souffrance des enseignants). Un fléau qui gangrène notre système éducatif à cause d’une institution qui s’est surtout signalée par son immobilisme et sa lâcheté. Le prof est devenu une mesure d’ajustement au nom du « surtout pas de vagues ». J’ai pu constater, par la suite, que je me trouvais face à un système totalement verrouillé de l’intérieur et savamment orchestré à tous les échelons (ministère, rectorat, inspection académique, établissement scolaire) par des personnes qui appartiennent tous à la même mouvance. On peut ainsi parler de caste lorsqu’il s’agit d’évoquer nos supérieurs hiérarchiques, de « secte » si l’on se réfère aux enseignants qui adhèrent au courant pédagogiste et de « mafia » si l’on doit mentionner la toute-puissance des syndicats enseignants. On peut, dès lors, dire que notre Éducation nationale est entre les mains d’illusionnistes en représentation. Tous ces « bonimenteurs », ces donneurs de leçons, ces dangereux individus, on les trouve à tous les niveaux… les profs, les chefs d’établissement, les inspecteurs, les syndicalistes, les politiques… Tous ces gens-là ont un point commun. Ils brassent beaucoup d’air et font semblant de nous faire croire qu’ils agissent dans l’intérêt des élèves alors que leur seule préoccupation réside dans le fait d’exister pour préserver leurs petits privilèges. On est sûr d’une chose : ils ont réussi à rendre notre système éducatif de moins en moins performant et de plus en plus inefficace. Vous comprenez que, dans ces conditions, la retraite fut pour moi une véritable délivrance. J’ai pu ainsi me concentrer et œuvrer pleinement sur ce qui m’a toujours passionné. J’étais un prof respecté par mes élèves avec un désir constant de toujours les faire progresser. Aujourd’hui, je continue à dispenser mon savoir-faire à travers mon activité d’entraîneur et je vis une véritable résurrection. Je pourrais vous décrire bien d’autres situations vécues au cours de ma carrière qui, aujourd’hui, trouvent un écho et aboutissent aux tristes résultats que l’on connaît. Je me tiens à votre disposition si vous souhaitez que l’on se rencontre. Cordialement. Philippe Matelot

Retraité de l’Education nationale, 39 ans d’ancienneté