Raillé en permanence, gros mots à l’appui

« 

Cette petite anecdote, dont je suis le héros ou l’anti-héros comme on voudra, et qui vaut certainement la peine d’être connue. Elle remonte à quelques années, dans un petit collège rural du Pas-de-Calais — il ne faudrait pas croire que seules les banlieues sont touchées. Pour une raison que j’ai toujours ignorée, un beau jour, les élèves de cet établissement, où j’étais arrivé depuis quelques mois, ont décidé de faire de moi leur victime. Ils ont inventé de me surnommer « La Mouche » – pourquoi ? Là encore, il ne faut pas me le demander – et l’enfer a commencé.

Pendant des années, je n’ai pas pu faire un pas dans cet établissement, dans un couloir, au réfectoire ou dans la cour et même parfois en- dehors de l’établissement sans entendre ce sobriquet fuser de partout, et un « bzzz ! bzzz ! » m’accompagner dans chacun de mes gestes et déplacement. C’était à devenir fou. Et qui punir ?

Ayant tout de même, à plusieurs reprises, réussi à « serrer » des meneurs, pensant qu’un simple devoir supplémentaire ou même une retenue étaient insuffisants, j’ai demandé au Principal des sanctions exemplaires : il a toujours refusé. Motif ? « Ce serait de l’ordre de la vengeance ». J’ai eu droit à cette réponse plusieurs fois. Une fois, pendant un cours, un élève qui était dehors, s’est amusé, tout au bout du couloir, à hurler : « B, tu chlingues ! » Pendant une heure, avec une classe devant moi, qui se mordait les joues, j’ai dû supporter ça. Ayant identifié l’élève, j’ai fait venir le Principal dans la classe concernée, pour qu’il prenne des mesures. Résultat ? Il lui a lancé : « Eh bien, Untel ! Je te savais bête, je ne te savais pas malpoli ». Et ça a été tout. Il est passé immédiatement à autre chose. Et l’enfer a continué. Je trouvais mon sobriquet écrit sur le tableau quand j’entrais dans une classe ; je trouvais des mouches dessinées de toutes les façons dans les copies, et le mot revenant des dizaines de fois dans certaines rédactions ; une fois, j’ai même trouvé une mouche vivante dont on avait arraché les ailes et qui agonisait sur le bureau. Et toujours : « Il faut laisser dire : ça va s’éteindre ». Dix ans. Ça a duré dix ans.

Et un jour, le pompon. Un élève de cinquième, sur une remarque, me lance, en pleine face : « Mouche à merde qui pue ! » L’ancien principal était parti ; c’était maintenant une dame qu’on ne voyait jamais. Je lui emmène l’élève. Elle a refusé, devant l’élève, de prendre la moindre sanction. Motif ? « De toute façon, celui-là, on ne peut rien en faire ». Alors là, comme je cherchais une solution, j’ai décidé de porter plainte. En fait, c’était bien plus pour faire réagir les autorités que contre l’élève lui-même. Et là… je n’en suis toujours pas revenu. J’expose au gendarme le motif de ma plainte, et il me lance : « Et vous voulez porter plainte pour ça ? » J’insiste. Et c’est alors qu’il me dit, superbe : « Mais Monsieur, vous avez choisi votre métier… »

Oui. Vous lisez bien. Il m’a fallu plusieurs secondes pour me persuader que je ne rêvais pas. Puis, je proteste : « Je n’ai pas choisi de me faire insulter ». Il me répond : « Et alors ? Vous croyez qu’on ne se fait pas insulter, nous, tous les jours ? Je suis désolé : vous avez choisi votre métier, vous assumez ». Puis comme il m’a expliqué que ma plainte irait à la corbeille, j’ai renoncé. J’avais compris que même un gendarme considère maintenant qu’il est normal qu’un enseignant soit insulté, que ça fait partie de son métier. Inutile de dire que l’accablement qui m’a pris alors n’avait plus de fond. Heureusement, j’ai enfin eu ma mutation l’année suivante. Mais je voudrais terminer sur une autre considération.

— Collège